Le premier chapitre du Temps Incertain ou le passage dans l’après-vie de Michel Jeury du 3 au 7 janvier 2015

Publié en 1973, Le Temps Incertain est son chef-d’œuvre de science-fiction. Voici ce qu’en dit Michel Valentin en 2009, à l’occasion de la réédition du roman :

« Mardi 10Février 2009 : Le Livre du Jour : Le Temps Incertain.

Un classique de la science-fiction

Rares sont les auteurs français de science-fiction, hormis Jules Verne, qui peuvent prétendre au rang de classique. Michel Jeury est de ceux-là.

« Le Temps incertain », l’un de ses premiers livres, publié pour la première fois en 1974 (grand prix de l’imaginaire cette année-là), reste sans conteste son oeuvre majeure, elle sera suivie de deux volumes, « les Singes du temps » et « Soleil chaud, poisson des profondeurs », eux aussi réédités. Bonne idée donc que Robert Laffont remette à la disposition du public ce texte majeur.

Soyons clair. Le lecteur de 2009 n’éprouvera sans doute pas le même choc que celui de 1974 lorsqu’il découvrit, éberlué, les mésaventures du docteur Robert Holzach à travers la « chronolyse », vecteur temporel qui diffère radicalement de la bonne vieille machine à voyager dans le temps, puisqu’il s’agit d’ingérer quelques gélules psychotropes. Une idée audacieuse dans la France giscardienne de l’époque !

En outre, au lieu de se rendre dans un lointain futur où règnent la paix et l’harmonie, ou de remonter les siècles pour élucider le mystère du Masque de fer, Holzach fonce vers l’avenir et se retrouve dans la tête d’un autre quidam, à une époque où règne Harry Krupp Hitler IerEt ça ne se passe pas très bien pour lui, même s’il croise le chemin d’une ou deux créatures de rêve, ce qui nous vaut quelques épisodes érotiques dont la science-fiction française de l’époque était rarement coutumière.

Voilà qui renvoie à la prose d’un autre grand maître de la SF, Philip K. Dick, dont une citation figure en préambule du roman. Jeury se trimballera d’ailleurs quelque temps l’étiquette de « Dick français », avant de devenir lui-même une référence.

Michel Valentin »

 

Janvier 2015. Hôpital de Vaison-la-Romaine.

Mon papa, Michel Jeury, est en soins palliatifs. La fin est proche, je suis bouleversée car sa personnalité s’est dissoute, il ne reconnaît désormais plus personne. Sa gentillesse et sa douceur ont laissé la place à un énervement constant et à un florilège d’insultes, lui qui de toute sa vie ne m’a jamais dit un mot plus haut que l’autre… Je vais le voir tous les jours. C’est très dur.

Après cinq longues journées de colère, les docteurs de l’hôpital Garichankar, pardon de Vaison-la-Romaine, proposent enfin de lui administrer une petite pilule qui le plongera dans un profond sommeil.

Nous savions maman et moi qu’il ne voulait pas d’acharnement thérapeutique et qu’il ne voulait pas souffrir : il avait signé à ce propos un papier qui était toujours dans son portefeuille. On a donc accepté la drogue chronolytique proposée.

Il s’est enfin calmé. Endormi.

Ce fut le coma, du 7 au 9 janvier.

À ce moment-là, maman s’est replongée dans Le Temps Incertain pour se connecter à lui. Pour l’aider à faire le Grand Saut, à lâcher prise, elle m’a demandée de lui lire un passage du roman qui parlait de la Perte en Ruaba : cette plage bordant l’océan Oradak découverte par les psychronautes (voyageurs chronolytiques) et appartenant à un pays mystérieux dépourvu d’horizon, se situant dans l’Indéterminé, de l’autre côté du Temps Incertain… terres fantastiques que le héros du roman rêve d’aborder un jour.

Le voici :

«  Ce n’est pas un rêve, c’est un réveil. Peut-être – et de cela il ne doutait plus – la vie était-elle plus riches et plus intense à la Perte en Ruaba… Il dérivait lentement vers un territoire merveilleux et secret où aucun regret, aucune nostalgie, ni aucune peur ne pouvaient plus l’atteindre… un endroit où il était à jamais en sécurité… une oasis paradis sur la route froide du néant. »

Nous voulions qu’il rejoigne sereinement la Perte en Ruaba, son paradis.

Je lui ai serré la main bien fort et j’ai quitté l’hôpital, sans trop savoir à quoi me raccrocher. Comme j’avais le livre entre les mains, à mon tour j’ai décidé de le relire. Et très vite, j’ai éprouvé un espèce de choc ! Tout ce qu’il avait vécu dans cet hôpital, il l’avait écrit il y a plus de quarante ans dans le premier chapitre du Temps Incertain ! J’en fus tellement ébahie que je publiais une allusion discrète à cet étrange parallèle sur Facebook :

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Afin de laisser une trace à mes enfants, Swann et Mael – ses petits-enfants – je me sens assez forte aujourd’hui, presque cinq ans après, pour parler de ce douloureux moment.

Pour appuyer mes propos, je vais retranscrire complètement le texte original du premier chapitre, je soulignerai les passages qui font sens avec ce qu’il a vécu du 3 au 7 janvier 2015, j’y ajouterai en gras les annotations que j’avais prises directement sur le livre à cette époque.

Mais avant de commencer je voudrais rajouter cette petite phrase qu’il m’a dite durant l’automne 2014, alors qu’il était au plus mal et dont il ne se souvenait pas quelques minutes après l’avoir prononcée : « J’aimerais me cacher dans un buisson jusqu’à 7 janvier. »

J’eus beau lui demander une explication il ne voyait pas de quoi je parlais. J’avais gardé cette date en tête comme une deadline et je l’assimilais avec la date possible de sa mort.

Il n’a pas quitté ce monde le 7 janvier, mais le 9. Pourtant, le 7 correspond au jour de son entrée en chronolyse, en quelque sorte il a bien commencé son voyage ce jour-là…

 

Du 3 au 7 janvier 2015

La descente en Chronolyse.

Le Temps Incertain : Premier chapitre

Robert Holzach se leva et le décor de la chambre commença à vivre, pareil à un tranquille paysage d’autrefois. Une vache rousse paissait éternellement dans un pré vert. Au-dessus, on lisait un koan zen : après quatre mille jours de marche, la vache arrive au bout de l’univers, que fait-elle ? À l’Hôpital, chacun avait son idée sur cette importante question, sauf les hépatiques et les cartésiens qui prétendaient que l’univers n’a pas de bout. La vache décide de rentrer chez elle, pensait Rob. Mais 4000 jours, ça fait plus de 10 ans, et autant pour revenir… Elle mourra sans doute sur le chemin du retour. Nous ferons comme elle. À quoi bon partir ? Cependant, il se préparait pour un long, un très long voyage…

Il s’approcha du panneau mural pour observer une taupe en train de soulever un petit tas de terre brisée. Le monticule bougeait, grossissait, mais la minuscule tête grise et aveugle refusait toujours d’apparaître. La vache se retourna et regarda gravement le docteur Holzach. Du moins, on aurait pu le croire. L’illusion était parfaite. Du travail de maître. Le décor devait valoir pas loin de deux mille monks !

Il prit une douche, se fit masser et raser et enfila un kimono blanc. (Un pyjama bleu) Il était prêt. La voix lente et un peu froide du centrophord Michaël s’éleva du TIP : « Réseau phordal de l’hôpital Garichankar. Il est 7h15. Votre compte à rebours est commencé depuis 30 minutes, docteur Holzach. Tout va bien. Votre diagramme physiologique est normal. Vous devez absorber immédiatement deux dragées numéro un. (la Sédation) Répondez. »

  • il est 7h15. Je prends deux dragées numéro un. Tout va bien.
  • « Réseau phordal de l’hôpital Garichankar. Réponse notée. Nous vous souhaitons bonne chance. »

Deux flacons transparents se trouvaient sur sa table de chevet. D’une pression du pouce, il ouvrit celui qui portait pour tout signe distinctif le chiffre un en code et fit glisser dans sa main deux dragées d’un blanc vif à reflets mauves. Il les mit dans sa bouche sans les avaler. Les chronolytiques étaient généralement absorbés par la voie sublinguale. Il recevrait plus tard une injection intraveineuse à haute pression, mais il s’en apercevrait à peine, non seulement parce que c’était tout à fait indolore mais parce qu’il serait déjà plus ou moins en chronolyse. Les dragées avaient pour but de préparer la première phase de l’opération. Sa mise en condition durait depuis 4000 jours… non, depuis 80 jours.

La sédation est l’un des outils thérapeutiques disponibles en soins palliatifs pour tenter de répondre à certaines questions complexes qui se posent à la fin de la vie. Dérivée de l’anesthésie, elle consiste à utiliser des médicaments pour diminuer la vigilance d’un patient lorsque, tout espoir de guérison ou d’amélioration ayant dû être abandonné, priorité est donnée au soulagement. Cette diminution peut aller jusqu’à une perte de conscience, un coma artificiel. Papa a reçu cette médication le 7 janvier.

Depuis 72 heures, il se trouvait dans un isolement total À 30 m au-dessous de la surface… il fit un bref séjour aux toilettes. (Une de ses obsessions à l’hôpital, pouvoir se lever pour aller aux toilettes.) Depuis 48 heures, il n’avait plus droit à aucun aliment solide et depuis 24 heures, il ne buvait plus que de l’eau. Il revint s’étendre sur son lit. Il était calme. Comme Michaël l’avait dit, tout allait bien. Il se savait sous la surveillance constante des phords (ordinateurs photoniques) de l’Hôpital. C’était un peu désagréable mais garantissait en principe sa sécurité.

Il croisa les mains sous sa nuque, le regard fixé sur le plafond, sa position favorite pour la méditation. Les deux dragées fondaient lentement dans sa bouche. Il se concentra sur une crampe d’estomac et réussit à la faire disparaître en quelques minutes. La vache dans son pré devenait floue. Il dut fournir un effort imprévu pour se pencher sur le clavier de commandes général disposé près du lit. Il mit une lumière plus douce et appela le réseau.

«7h23, répondit Michaël. Votre diagramme est normal. Tout va bien. Compte à rebours 112 minutes. Répondez. »

  • Ici le docteur Holzach. Tout va bien.

Rob savait qu’il allait perdre rapidement la claire conscience du temps.

Début de la perte de conscience : papa demande sa montre sans cesse, il est en colère car on la lui aurait cassée. (Non, elle est à la maison.)

Il en était à son neuvième voyage chronolytique, les deux derniers comportant une mission précise dans le passé. Au départ, son expérience l’aiderait un peu. Très peu. Et au cours du voyage moins encore. Chaque expédition dans l’Indéterminé était une aventure nouvelle. Et en s’intégrant à une personnalité étrangère – s’il y parvenait – il perdrait son autonomie et jusqu’à la plupart de ses souvenirs.

Ni tout à fait lui-même ni tout à fait un autre… il ne me reconnaît plus. Sa personnalité si douce a laissé place à quelqu’un de grossier et colérique. Il n’a plus l’autorisation de se lever du lit de l’hôpital et nous maudit tous pour cette perte absolue d’autonomie.

Quelquefois, des explorateurs du Temps Incertain revenaient fous, succombaient lors du retour ou bien restaient plongés jusqu’à la mort dans un état de coma dépassé que les phords même ne pouvaient expliquer. On ignorait les causes de ces accidents. Peut-être les malchanceux restaient-ils « prisonniers du passé ». Ou bien ils étaient allés trop loin – au bout de l’univers – et ils tombaient de fatigue sur le chemin du retour, comme la vache.

La chronolyse, que certains considéraient comme un moyen de prolonger la durée subjective de la vie humaine, voire une façon d’accéder à l’immortalité, entraînait en faite une usure rapide des voyageurs. À l’Hôpital Garichankar, personne n’avait tenté plus de 14 voyages (chiffre du Dr Guair Norlan) et le record du monde devait se situer au-dessous de 20. Et à partir d’un certain âge, on devenait inapte aux missions dans le temps, non par incapacité physique mais par blocage psychologique : on ne percevait plus « les rêves denses. »

Cette description de la chronolyse que j’apparente ici à son coma dû à la prise de la sédation (drogue chronolytique) est étonnante, car en effet, « l’usure est rapide chez les voyageurs » et les patients passent généralement de l’autre-côté dans un délai assez court de 2 ou 3 jours. Puisse-t-il avoir vécu, lui aussi, comme le héros du Temps Incertain, une éternité dans l’Indéterminé, le temps subjectif de son coma.

Robert Holzach n’était pas trop anxieux. Sa préparation se révélait comme toujours très efficace. Au milieu du XXIsiècle, on maîtrisait parfaitement les techniques psychologiques. On y mettait le prix qu’il fallait et cela coûtait de toute façon moins cher qu’une expédition vers Alpha du Centaure. De plus, les drogues chronolytiques étaient à faible dose d’excellents tranquillisants. L’anxiété semblait naturellement liée à la conscience du temps. Lorsque celle-ci venait à s’atténuer ou à se troubler, celle-là faisait place à une sorte d’indifférence, de passivité souriante, appréciées des amateurs qui ne visaient pas au-delà d’un nirvana de bas étage. Et cette action secondaire se révélait utile car le voyage dans le passé, l’intégration plus ou moins complète à une personnalité étrangère étaient des épreuves terrifiantes.

Après ces 5 jours d’angoisse et de colère où sa personnalité avait volé en éclat, les tranquillisants de la sédation le plongent en effet dans une sorte d’indifférence et de passivité bienvenue qui mettent enfin un terme à ces « épreuves terrifiantes ».

Rob examina avec un intérêt amusé la petite pièce ronde où on le tenait enfermé depuis bientôt cinq jours. Il ne la reverrait peut-être jamais. Elle commençait à s’enfoncer dans un brouillard tenu, légèrement rosé. Elle ressemblait moins à une cellule de bonze sectateur de l’Éléphant bleu et davantage à la chambre d’enfant de Rob à Arizio. Son regard s’arrêta avec nostalgie et humour sur le triple écran du TIC (Transmission–Information–Communication), relié à l’aide-mémoire et au réseau phordal, sur le clavier de commandes et le panneau–décor avec la vache rousse, la taupe besogneuse et le koan zen. Il avait hâte de partir, maintenant. Il se mettait à détester cette prairie plantureuse et cette bête placide et grasse qui n’irait jamais au bout du monde.

Supposition : sa conscience, désormais, a hâte de quitter ce monde et son corps qui ne peut plus aller nulle part. Ce parallèle monde-prairieet lui-vache, il l’a repris dans ses mémoires où il a écrit : « C’est dans cette petite prairie, mi-jaune mi-verte, que j’ai réussi à paître depuis quarante ans : deux vies de vache. »

Bien sûr, il aurait préféré la mer comme dans sa chambre du Parc Europe IV quand il avait 10 ans. En ce temps-là, il souhaitait que le brick La Superbe, qui naviguait depuis des siècles sur une mer d’huile, s’approchât enfin de la terre. De préférence d’une île des Caraïbes. Il souhaitait aussi qu’un second personnage rejoignît l’homme de barre. De préférence une femme blonde, vêtue d’une longue robe rouge au corsage lacé. Passagère clandestine, invitée ou prisonnière…

Représentation mentale de « son paradis », la Perte en Ruaba…

Mais les techniciens qui construisaient des panneaux plutôt sommaires pour l’administration du Parc étaient sûrement incapables d’imaginer une situation aussi romanesque…

Je te souhaite que si…

« Compte à rebours 1h30 minutes, prononça Michaël d’une voix lointaine qui était celle de Jean Holzach, garde principal au Parc Europe IV, le père du docteur Holzach. Diagramme normal. Situation inchangée. Répondez. »

Une heure et demie… Rob essaya de calculer. Quelle heure est-il maintenant ? Huit heures, neuf heures… Il se mit à rire. Il n’avait pas de montre en Isolement A, naturellement, et le temps commençait à lui paraître une invention ridicule. C’était bon signe.

Obsession pour sa montre, qu’il n’a pas et qu’il demande sans cesse. Il est bel et bien en Isolement dans ce service de soins palliatifs…

  • Compte a rebours 1h30, grogna-t-il en bâillon. Maintenant ça va, fous-moi la paix !

Expression mainte fois utilisée, crachée avec colère, depuis qu’il est à l’hôpital, tellement loin de sa manière habituelle de parler…

Il entreprit d’ôter son kimono dont le contact lui devenait insupportable. Autre effet des chronolytiques : l’envie d’être nu. Rien entre ma peau et l’univers !

Papa n’a qu’une obsession : ôter son pyjama d’hôpital, se lever et aller « pisser dans la rue » comme il répète inlassablement…

Puis le désir d’être ailleurs, de devenir autre chose : une vache ou un brick pirate, une montagne ou une étoile, une taupe ou une dame en rouge… Il ne savait même plus si le centro lui avait parlé par l’intermédiaire du TIC ou si le message avait été transmis directement à son cerveau, grâce aux éléments transistorisés 32 implantés dans ses lobes frontaux. Il était une sorte de cyborg – mais le mot avait pris une résonance sinistre à la suite de quelques expériences ratées et on ne l’employait plus guère. L’implantation d’éléments fixes dans le cerveau, même pour des raisons médicales, était interdite par la plupart des gouvernements. À peine tolérait-on certaines prothèses mobiles. Les recherches chronolytiques s’effectuaient plus ou moins secrètement aux niveaux profonds des Hôpitaux Autonomes.

La sédation des patients en soins palliatifs visant à soulager la douleur tout en accélérant la fin de vie n’est pas un sujet dont on parle facilement…

Les dirigeants d’Auriga observaient les psychronautes avec une méfiance toute particulière, bien que le président Ben Barka fût lui-même un grand voyageur. Et l’Europe avec dix ans de retard sur l’Union sino-américaine. L’Hôpital Garichankar, il est vrai, était quelque peu en avance sur le reste de l’Occident musulman-chrétien. Rob allait essayer de faire aussi bien que les chercheurs de la République de Californie (Utopie 01)… toujours à la pointe du progrès en psychologie et en chronautique.

Il se sentait décrocher et cette impression lui donnait un plaisir inavouable. Oui, il était heureux d’en sortir. Le monde dans lequel il vivait était sans doute le moins mauvais possible, compte tenu des erreurs du passé. La société du demi-siècle avait imaginé un compromis acceptable entre la tolérance la justice ; elle avait libéré l’homme de l’esclavage industriel. La ration de riz et de blé était la même à Los Angeles, à Garichankar et Calcutta. L’avenir de l’espèce semblait assuré. Rob aimait son métier et il avait la chance de l’exercer à l’Hôpital Garichankar, cette citadelle d’audace. Pourtant il s’ennuyait. Pire : il étouffait. Et l’Hôpital lui était cher surtout parce qu’il tenait ouverte la porte sur l’Indéterminé, l’univers où tout était – peut-être – possible.

L’Indéterminé… L’Univers Source, la vie de l’autre côté, après la mort. Depuis de très longues années nous sommes passionnés, papa et moi, par les NDE et autres expériences qui permettent de comprendre que la conscience ne meurent pas avec le corps. Et plus spécifiquement depuis deux ans nos lectures tournent toutes autour de ce sujet : la vie après la mort. Afin de se préparer à notre séparation imminente et de trouver le moyen de rester en contact.

Entre deux missions, il rêvait secrètement de l’océan Oradak et du continent de la Perte en Ruaba, pays mystérieux que les explorateurs californiens croyaient avoir découverts de l’autre côté du Temps incertain. Un jour, qui sait, il aborderait les terres fantastiques…

Son paradis…

Là-haut, à la surface, on n’appréciait pas le goût de l’évasion : il faut être fou pour souhaiter s’échapper du paradis ! Mais peut-être l’homme avait-il mérité enfin le droit de regarder un peu plus loin que le pain quotidien et le ciel bleu – ou ce qui en restait. Les problèmes économiques résolus tant bien que mal, chacun se retrouvait seul face à l’angoisse à la mort. En attendant l’éternité, l’univers intérieur offrait la seule issue possible.

En attendant la mort, l’univers intérieur créé artificiellement par la sédation offrait la seule issue possible pour ne plus souffrir…

« Compte à rebours cinquante-neuf minutes, dit le centro. Diagramme normal. Situation inchangée. » Le réseau phordal avait utilisé les implants. Pour Rob, le temps devenait un chaos. Tout allait bien. Il sentit une furieuse allégresse percer à travers sa lassitude. Le voyage… Il s’en allait, il s’en allait ! D’un dernier effort, il se débarrassa de son kimono. Maintenant il était nu et ressentait une vive excitation sexuelle. Un rictus tordait son visage. Il chercha à se souvenir.

Quand le temps éclate… une extrême détente psychologique ce produit… les contrôles cérébraux se relâche… c’est la fête du corps…

Description du bref regain d’énergie de la part des neurones juste avant la mort, un regain se présentant sous la forme d’une activité électrique du cerveau, soudaine et importante.

il songea à Ellen qui devait l’accompagner. Non, je m’embrouille. Pas m’accompagner, m’assister au départ et à l’arrivée ou quelque chose comme ça… Il la voyait dans la salle voisine. C’était une image transmise par connexion cérébro-phordale. Ellen Laumer se trouvait déjà en chronolyse moyenne. Allongée sur une couchette, en abud aragne, elle donnait la main droite au docteur Lauris Nortrigen assis à son chevet. Robert Holzach admira son épaule nue, son visage très pâle sous un flot de cheveux noirs, ses seins dressés, son ventre plat, ses hanches larges et la tache sombre que dessinait sa toison pubienne sous le tissu translucide. Il lui adressa un signe d’amitié.

Entré dans le temps subjectif, l’Indéterminé, l’autre-côté… Le paradis ? Un rêve ?

Puis il eut dix ans et il se transporta dans sa chambre d’Arizio. Le brick La Superbes approchait enfin d’un rivage inconnu. On commençait à distinguer une plage de sable et des cocotiers. Peut-être était-ce la Perte en Ruaba. Depuis des années que le petit voilier naviguait sur le mur, c’était justice qu’il touchât terre. Et puis une femme vêtue de rouge avait rejoint sur le gaillard d’arrière le marin à la main mutilée. Rob se tenait près du panneau pour mieux suivre la scène. Le brick grossissait en même temps que l’île. Rob découvrit une tortue géante sur la plage. Il voyait nettement la jeune femme. Elle était belle comme Ziti, avec un air de souveraine qui rappelait justement la reine de Fomalhaut dans les ballons. Sa jupe gonflée par le vent remplit tout le panneau. Et soudain elle fut dans la chambre, debout prés de Rob. Elle ressemblait moins à Ziti. On ne voyait jamais sur le visage de la reine cette souriante douceur qui éclairait les yeux et les traits de la visiteuse inconnue. Ses cheveux blond roux noués en chignon dégagaient son visage ovale et son cou mince. Elle avait un petit nez droit, une bouche large, des pommettes hautes et le front bombé. Son corsage lacé et serré à la taille s’entrouvrait sur le sillon de sa gorge. Elle soulevait d’un geste gracieux le bas de son ample jupe de satin écarlate, découvrant de justesse une cheville gainée de noir. Elle tenait le bras gauche à demi levé, le poignet replié à hauteur du cœur, et ses doigts esquissaient un geste d’amitié discret. Il respira longuement son parfum chaud de poivre et de citron mêlés. Il était nu et il aurait aimé que la dame en rouge se déshabille aussi : c’eût été plus amusant qu’une leçon de plaisir avec des petites filles dont on savait l’anatomie par cœur.

  • Bonjour, Rob, dit-elle. Je m’appelle Serellen.

Il se souvint. Serellen était un personnage de ballon, comme la reine Ziti, Pépin-de-pomme la petite fille de Proxima, le capitaine Gaybada et Spar le chat de l’espace. Serellen la voyageuse du temps… Moi aussi décida-t-il, je voyagerai dans le temps. Je retournerai à l’époque des pirates et des robes longues… Elle le prit par la main et ils se mirent à marcher sur le sable, suivis par la tortue géante.

  • Comment fais-tu pour voyager dans le temps, Serellen ? demanda Rob.
  • J’ai une machine à voyager dans le temps, mon chéri.

Il l’admira gravement. Elle avait des sourcils hauts, des cils longs, des yeux lumineux. Son regard faisait penser à l’espace, à l’infini, à l’éternité. Elle souriait d’un air énigmatique. Elles sentait maintenant la fleur fanée et le sous-bois en automne : l’odeur même du passé. Un homme les attendait à l’ombre d’un cocotier : c’était le marin à la main mutilée.

  • Voici Renato, mon amant, dit Serellen à Rob.

Elle s’assit prés de l’homme qui prit sa bouche et l’embrassa longuement, puis se mit à la caresser avec sa main droite à laquelle manquaient deux doigts…

« Compte à rebours quarante minutes, dit le centro d’une voix maternelle, en roulant un peu les r. C’était la voix de Serellen. Chronolyse légèrement accélérée. M’entendez-vous, docteur Holzach ?»

  • M’entendez-vous, docteur Holzach ? répéta Rob sans comprendre.

« Chronolyse légèrement accélérée. »

  • Chronolyse légèrement accélérée…

« Pensez froid. »

  • Pensez froid…

« M’entendez-vous, docteur Holzach ? »

  • Ouais, ça va. Fous-moi la paix, Michaël.

« Docteur Holzach, votre entrée en chronolyse est légèrement trop rapide. M’avez-vous compris ? »

  • Légèrement trop rapide…
  • Légèrement trop rapide…
  • Légèrement trop rapide !

« Pensez froid. »

  • Froid…

… Il avait dix ans et c’était Noël au Parc Europe IV. Chaque année, on donnait une fête pour les enfants du personnel, à la direction régionale dont dépendait son père.

Le monde entier voulait sa part de neige et un peu plus que sa part. Les services météo étaient débordés. Dans la plaine, quelques petits flocons à demi fondus traînaient sous le ciel gris, mais quelle joie pour les enfants lorsque le lésobus les déposait à Neufont ! Une couche blanche vous montait à mi-jambe, le vent glacé s’abattait sur votre figure et sur vos mains. Des skieurs glissaient le long des pentes en laissant derrière eux d’interminables volutes colorées…

Les bâtiments de la direction régionale se dressaient au milieu des sapins, et des chalets de bois les entouraient de toutes parts. Les enfants bondissaient dans les traîneaux que tiraient des chiens. On riait, on chantait : « Pauvre marin – Toi qui t’en vas vers le sud extrême – Chasseur de chimères – Ne crains-tu pas la colère –Des rois, des braves gens, des capitaines ? »

La neige tombait comme si elle n’allait plus jamais s’arrêter. Un gros leso météorologique tournait dans le ciel. Puis les enfants se ruaient dans le hall illuminé, où de vrais sapins de la forêt semblaient plantés dans le sol couvert de neige solidifiée. Au-dessus des sapins, flottaient des holoballons pleins d’images, comme ceux qui passent en l’air et qu’on écoute avec une antenne spéciale. Mais ceux-là étaient tout près. On aurait presque pu toucher les personnages qui s’animaient à l’intérieur : l’oncle Tib, la reine Ziti, le capitaine Gaybada, Spar-le-Chat et bien d’autres.

Sur les sapins, il y avait des guirlandes insaisissables dans lesquelles coulaient des ruisseaux de lumière, et tous les cadeaux des enfants, jouets, gâteaux, fruits, objets utiles comme des fausts, des sweeties ou des pie-jacks, et bien entendu des animaux adaptés à la récupération des ordures ménagères, tels que les souris à antenne de la planète Berg – planète imaginaire. Et aussi de merveilleuses petites boules multicolores qui volaient doucement dans la salle.

Elles devaient contenir un gaz très léger ou quelque chose de ce genre. Depuis les dernières années de l’Empire Industriel Leso, on savait même créer des champs d’antigravité. Les boules s’échappaient en bondissant dès qu’on essayait de les attraper. Les plus grands des enfants réussissaient à en capturer une de temps en temps par-dessus la tête des autres, mais les petits n’avaient aucune chance, car trop de gens se bousculaient dans la fourmilière du hall.

Rob vit soudain une boule bleue tomber sur la neige et il se mit à genou pour la ramasser. Elle portait une fêlure en étoile et ne pouvait plus flotter, mais elle était encore très belle. Les bleues étaient les plus belles de toutes. Pendant qu’il admirait son trésor, il ne vit pas arriver le coup de poing qui la lui arracha. La boule retomba et fut piétinée. Rob se mit à quatre pattes et se fit écraser les doigts en vain. Il se releva désespéré. Il désirait posséder une de ces choses plus que tout au monde. Sans nul doute lui en aurait-on donné une s’il avait osé demander : c’était si simple. Mais il n’avait pas voulu avouer ce désir puéril et il s’était enfermé dans un silence ombrageux. Il pensa qu’il ne leurpardonnerait jamais. Il souhaita passionnément partir très loin… La mer, le sable blanc, les cocotiers et un crabe un peu fou qui montait de temps en temps aux arbres pour sectionner une noix. Y a-t-il sur cette planète ou une autre des crabes qui grimpent aux arbres ? Rob souhaita de tout son cœur que cela existe. Sinon, la vie ne valait pas d’être vécue !

« Pensez froid. »

  • Michaël…

« Compte à rebours trente-huit minutes. Chronolyse légèrement accélérée. M’entendez-vous, docteur Holzach ? »

  • Fous-moi la paix, Michaël. Ellen ?
  • Rob.
  • Comment vas-tu ?
  • Je m’ennuie un peu. Tu t’offres un tour de piste et moi je reste à la maison(Ellen : Maman, à la maison ? Elle n’était pas docteur mais infirmière, quand même… Il ne la connaissait pas encore quand il a écrit le Temps Incertain.)
  • Ton rôle est très important, tu le sais.
  • Et toi, comment ça va ?
  • Chrono rapide, comme d’habitude. Toujours en avance aux rendez-vous…
  • Il ne faut pas.
  • J’ai besoin de froid.

Une sensation de rire lui parvint, amplifiée par le complexe cérébro-phordal : ce fut un envol de pigeons, puis crescendo un galop de centaures et un orgasme de vierge esseulée.

  • Je ne suis pas frigide, docteur Holzach.
  • Mais tu donnes si bien le froid, docteur Laumer.
  • Prépare-toi, mon bébé : ça va faire mal.
  • Je sais. Quand tu dis que la vie est moche, on a envie de se flinguer.
  • À toi !

Rob grimaça, le souffle coupé par une douleur vaste et informe. Cela ressemblait au désespoir qui l’étreignait quelquefois au milieu de la nuit, quand il pensait à sa vie ratée – car toute vie est toujours ratée –, à la vieillesse et à la mort. Mais en pire – mille fois pire. C’était la proximité immédiate de la mort, la présence glacée du néant.

Une tristesse monstrueuse inondait ses nerfs, le submergeait. Les larmes qu’il retenait depuis ses dix ans montèrent brusquement à ses yeux, sa gorge se serra, son cœur lui parut pris dans un étau. Les couleurs disparurent de son esprit. Il ne vit plus qu’un gris sale et sans fin : la pluie sur la mer, le brouillard sous les bouleaux. Il se demanda comment les hommes avaient pu depuis des millénaires oublier leur mort prochaine pour s’occuper à survivre. C’était sans espoir. D’ailleurs, il fallait tuer l’espoir. Tu viens du froid et tu retourneras au froid. Une crampe lui tordit l’estomac, le cœur, le ventre. Il sentit qu’il allait se mettre à hurler comme un loup solitaire crevant de faim sur la neige.

Cette angoisse universelle face à la mort…

Et cela s’arrêta soudain, aussi brusquement que c’était venu. Merci, docteur Laumer.

« Compte à rebours trente-six minutes, dit le centro. Chronolyse fortement ralentie. Tout va bien. Le président Ben Barka vous souhaite un bon séjour en 1966… M’entendez-vous, docteur Holzach ? Le président Ben Barka… »

  • Dis au président Ben Barka que je lui souhaite de mourir de faim dans la neige… ou de soif dans le désert… seul comme un chien !

Il me dit en parlant de l’infirmière : « quelle crève ! »

« On est toujours seul – pour vivre et pour mourir. Votre message sera transmis. »

Il s’éteindra seul, dans cette chambre d’hôpital, le 9 janvier 2015.

  • Alors, comment ça va ?
  • Chérie, je te souhaite d’étouffer dans…
  • Calme-toi, c’est fini.
  • … trop de dents de scie dans ce diagramme
  • Le docteur Holzach n’est pas censé savoir…
  • La date de 1966 a été choisie à l’instant par les phords.
  • Tout va plutôt bien dans l’ensemble.
  • Holzach et Laumer en on vu d’autres, docteur Carson.
  • … Ben Barka sait de quoi il parle.

« Docteur Holzach, dit le centro,  votre diagramme est maintenant normal. M’entendez-vous ? »

  • Je t’entends, Michaël.

« Dans trente minutes exactement, vous allez entrer en chronolyse profonde. Votre destination générale étant la période 1950-1975, nous avons pu isoler en 1966 un contact qui répond à vos spécifications majeures. C’est un homme. Sa langue maternelle est le français mais il connaît aussi l’allemand. Il a à peu près votre âge. Il possède une formation scientifique moyenne et travaille dans un laboratoire de Paris. Il s’appelle Daniel Diersant (et il est la raison pour laquelle je m’appelle Danièle). M’entendez-vous, docteur Holzach ? »

  • Rappelle-moi ce que je suis censé faire en 1966.

« Il est trop tard pour vous remettre en mémoire les consignes générales. Vous agirez au mieux de vos possibilités, comme d’habitude. »

Pas de consignes ni d’aides pour se diriger de l’Autre Côté de le Vie… On est tous livrés à nous-même dans ce moment-là…

  • J’ai l’impression de débarquer de la planète Berg.

«  Vous vous sentez un peu perdu ? C’est normal. En chronolyse profonde tous vos souvenirs disparaîtront. (Cela a déjà commencé, papa ne me reconnaît plus…) Vous vous effacerez devant la personnalité de votre contact. Il faut que vous deveniez Daniel Diersant, ne serait-ce que quelques instants. Voici ce que nous vous proposons pour vous aider… Daniel Diersant a été victime d’un accident – ou d’une tentative criminelle. Il est aussi probablement drogué, ce qui nous a aidés à établir une liaison chronolytique avec lui, mais nous ne connaissons ni nature de la drogue ni les circonstances dans lesquelles il l’a absorbée. Peut-être ses agresseurs – s’il s’agit d’une agression – la lui ont-ils injectée. Nous l’ignorons. Vous essaierez de découvrir ce qui s’est passé. Ce sera difficile, n’en doutez pas. Une enquête dans l’Indéterminé n’est jamais facile. »

  • Tu veux faire de moi une sorte de flics, Michaël. Un agent temporel ou quelque chose de ce genre ? Tu es sûre que tu ne regarde pas trop les ballons ?

« Je vous en prie, docteur Holzach. Ceci est très sérieux. Et je suis obligé d’aller vite. Vous êtes actuellement dans une zone palier, avant d’entrer en chronolyse profonde. Dans quelques minutes, vous ne me comprendrez plus…

Votre enquête sera le fil d’Ariane qui vous guidera dans le Temps incertain. Vous vous souviendrez plus ou moins consciemment que vous devez chercher à découvrir ce qui vousest arrivé. La vérité vous échappera peut-être, mais vous apprendrez beaucoup sur l’époque que vous allez visiter, sur le monde de Daniel Diersant, sur la vie, la pensée et les mœurs de 1966. Et si vous parvenez à la vérité, ce sera un résultat précis, presque chiffrable, qui situera exactement votre performance sur le plan mondial – et la situera au tout premier rang. C’est la grâce que vous souhaite les phords de Garichankar.

« Maintenant, rappelez-vous. On a peut-être essayé de tuer Daniel DiersantDe vous tuer. À moins que ce ne soit simplement un accident… ou une tentative de suicide. Vous essaierais de savoir la vérité. N’oubliez pas… »

  • voulaient essayer de me tuer, les salauds ! Mais je suis bien en vie, je suis… Ellen !

« Tu veux me tuer !? » Me demande papa d’un ton furieux après mon énième refus de le laisser se lever de son lit d’hôpital. Il est dans une colère noire, me déteste sans vraiment savoir qui je suis. Tristesse de le faire souffrir…

  • Je serai toujours près de toi d’une façon ou d’une autre Rob. Bon voyage. (ce que j’ai envie de lui dire…)
  • Pas un accident. Les salopards m’ont…

« Compte à rebours vingt-sept minutes. M’entendez-vous, docteur Holzach ? »

  • Les tueurs d’HKH…

« Compte à rebours…

  • Je suis sur l’autoroute. Va te faire foutre, ordure ! (Encore des insultes avant de rentrer en chronolyse. J’en essuie moi aussi quelques unes…)

«  … entré en chronolyse profonde à vingt-six minutes quinze. Diagramme normal. »

  • Bienvenue à la Perte en Ruaba !
  • Il vaut mieux que tu le saches tout de suite : mon paradis est peuplé de pauvres types et de putains !
  • On tourne en rond.
  • Nous vous attendions, Diersant.
  • Vous avez votre carte ?
  • Je voudrais être au bord de la mer avec toi Renato mon chéri une plage de sable blanc un océan très bleu je t’aime !
  • Détendez vous, fermez les yeux, dormez !
  • Mais par ce que j’ai eu un accident.
  • Tu en es sûr ?
  • Non, mais je pense que le choc m’a plongé en chronolyse.
  • Tu as été placé en état de chronolyse par les phords de Garichankar.
  • Il n’y avait pas de chronolytique en 1966.
  • HKH existe et nous vous le prouverons.
  • Diersant est mort. Je le sens. Je le sais. Quelque chose est arrivé au moment du retour. Un accident. Encore un !
  • Renato ! Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un lien a pu être établi entre deux mondes indiciblement éloignés…
  • Bonjour docteur, la fuite n’est pas une solution, n’est-ce pas ? Je vous ai assez vu espèce de sale flic ! HKH existe et nous vous le prouverons ! Viens plutôt faire un tour par ici et je te garderai un sac brun… il faut que je téléphone c’est le règlement vous vous croyez sur l’autoroute mais je suis sur l’autoroute sale flic donc vous venez de l’avenir admettons que j’allais trop vite Renato Rizzi tu joues ta dernière chance !

« Compte à rebours dix secondes… »

Le message que je tente de vous adresser vous parvient en réalité d’une façon beaucoup plus complexe et il peut être déformé pendant la transmission.Je ne suis pas tel que vous me voyez(Je le sais bien, mon petit papa chéri…)

« Neuf… »

Docteur Holzach une mauvaise surprise vous attend à Garichankar essaie d’atteindre la mer gong pizzicato et cymbales impossible de croire qu’il arriverait vraiment quelque chose si je donnais…

« Huit… »

… un petit coup de volant à droite vers les arbres tu t’écrases contre un arbre tu es tué tu te réveilles sur la route un coup de volant tu t’écrases contre un homme tu es

« Sept… »

tué tu te réveilles sur la route un coup de volant tu es un pauvre type qui n’appartient pas à l’histoire HKH me fous de la science l’injection de ce truc mon vieux plus rien ne

« Six… »

réellement en danger empire industriel fasciste pouvez-vous venir chez Monica Gersten Forestier fous le camp ordure t’ai assez vu t’ai assez vu Renato matelot ingénieur au complet usé cette dégueulasse patte esquintée tu es

« Cinq… »

mon seul amour Renato de Garichankar en train de passer un mauvais quart d’heure dans l’espace chronolytique faites pas le malin Diersant marin à la main mutilée le faux le plus grossier que j’aie jamais vu

« Quatre… »

mois de mai 1998 achevé dans la confusion et la confusion dans le temps incertain il n’y a que tout de suite et dix-huit mois de chômage ma femme qui ta gueule pauvre cloche nie suis flingué à cause de

« Trois… »

pas qu’il dorme après la piqûre dangereux pas sur le même plan de la réalité que cette coquille bleue (papa est recroquevillé dans son petit pyjama bleu, mais il n’est déjà plus vraiment là…) regarde si c’est du médecin chef vous demande au carte à HKH patron mon vieux téléphone de Garichankar

« Deux… »

Suis Monica Hôpital Garichankar sur le point de s’effondrer les phords ne pourront HKH c’est le va te fermer les yeux t’attends là-bas flic maison laboratoire éternité subjective

« Un… »

docteur Laumer n’a jamais Renato qui sont ces mondes totalement dominés par Ellen rappelle-moi je refuse de vous sous-estimez HKH nous échapperez pas et Garichankar êtes coincé vous souhaite longue vie dans le mebsital océan Oradak

« ZÉRO ! »

Déconstruction de la pensée, de la personnalité, de la conscience. Un premier saut dans la chronolyse, dans le coma provoqué par la sédation, avant le grand saut final dans la mort.

Il restera dans le coma du 7 au 9 janvier 2015, coincé dans le temps incertain. Je viendrais lui prendre la main le 7 et le 8, mais il partira le 9 avant que je ne vienne le voir.

 

À la fin du roman, pour que les personnages puissent atteindre et rester à la Perte en Ruaba, Michaël, qui est prêt à les aider, leur dit :

« Je vais vous tuer dès que vous serez en chronolyse profonde. Ainsi vous entrerez peut-être dans l’éternité subjective. »

Et ça marche…

« Ce fut Ellen qui arriva la première. Elle surgit de la mer et s’écroula sur la plage. Renato se précipita et la souleva dans ses bras.

  • Bonjour, dit-elle. »

Bon vent dans l’éternité subjective, papa, celle que May appelait aussi l’éternété. On se retrouvera là-bas un jour, c’est promis.

IMG_0095.jpg

 

PS : Merci à Dominique Warfa pour sa lecture et « sa plume jeuryenne » toujours pertinente. Son article, à propos de ce parallèle un peu déroutant que je viens de vous livrer sans fard, m’a émue aux larmes. Voici comment il le présente : « Lire Dany Jeury est une expérience qui peut permettre de mieux comprendre le fonctionnement de la pensée de son père, Michel. J’en parle sur ce blog en perpétuelle réanimation » : https://articlesjupillewarfa.blogspot.com/2019/07/michel-jeury-en-chronolyse-profonde.html?spref=fb&fbclid=IwAR0EDA564ZuinSlt94rFEl5wZREYqlxkHNUhoJzNWlEY6AviMGuWKIoFEIU

Merci aussi à Emmanuel Dubois qui m’a démontré que j’étais prête, enfin, pour revenir sur cet épisode difficile et sans qui je n’aurais peut être plus pensé à sauver ce brouillon annoté sur un exemplaire du « Temps incertain », quelque part dans ma bibliothèque. Voilà ce qu’il écrit : « Le soir des obsèque de Michel Jeury, sa fille Dany m’avait confié le lien étonnant entre le premier chapitre du « Temps incertain » et les derniers jours de Michel à l’hôpital. Nous l’avons à nouveau évoqué le 6 juillet dernier alors que je m’apprêtais à rejoindre… le bord d’un lac magnifique dont j’ai pu admirer la beauté en compagnie d’une femme que j’apprécie plus que tout et qui a tenu à me montrer un petit coin de plage… Troublant, très troublant.
Le monde de l’imaginaire jeuryen semble sans limites.
Dany vient de publier un texte qui permet de mieux comprendre l’une des facettes les plus incroyables de cet ouvrage de référence. Mille fois merci à elle de nous offrir ainsi son témoignage. »

 

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