Postface des Carnets Chronolytiques. 2015

En 2015, quelques mois après le grand départ de papa, sortait aux Presses Universitaires de Bordeaux ces Carnets Chronolytiques, autobiographie des souvenirs littéraires de Michel Jeury, dont j’avais fait la postface. Si je la publie aujourd’hui sur mon blog c’est pour avoir une trace ici des signes que j’ai reçu de lui par-delà la sphère de Govan et dont je parle à la fin de ce texte.

 

Hippopotamus is crossing.

En jetant un regard plein d’amour sur la vie de mon père, je repense à un roman dont il m’a si souvent parlé ces dernières années et qu’il n’a jamais fini d’écrire… La stance d’Eve. Une histoire de science-fiction dont les héros ont tous des personnalités multiples. Eve, comme les autres personnages, se retrouve ainsi à abriter jusqu’à sept ou huit individualités, toutes référencées sur sa carte d’identité. 

Mais cette obsession n’est pas neuve. Mark d’Angun, dans l’Orbe et la Roue (1982), possédait déjà quatre personnalités différentes, dont une entité féminine. Ce phénomène l’a donc toujours passionné. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’il y avait quelque chose de ça en lui…

Précepteur chez un baron à Biarritz ou au château des Milandes (pour les enfants de Joséphine Baker), Visiteur médical en secteur rural, vendeur de machines comptables à Pau, Commercial pour le Crédit Agricole dans les Landes ou pour une agence immobilière spécialisée dans la clientèle anglaise, etc. etc. Papa a fait beaucoup de métiers avant de réussir à vivre de sa plume. 

Mais ce que l’on retient surtout, c’est cette dichotomie dans son œuvre et dans sa carrière : science-fiction d’abord, puis littérature régionale. Pourtant, loin de le couper en deux, ce grand écart littéraire fait de lui un homme complet, les pieds sur la terre des vaches et la tête dans les étoiles de l’Univers. 

« Après quatre mille jours de marche, la vache arrive au bout de l’univers, que fait-elle ? »

Moi aussi, je pressens que mon existence connaitra deux périodes bien distinctes : celle où tu étais là, mon petit papa, et celle dans laquelle je viens de rentrer depuis trois mois : la vie sans toi.

Il s’intéressait à tout. La vie des petites gens, les animaux, la politique, l’économie, la métaphysique, les champignons, la sociologie, l’univers, la physique quantique, l’Histoire, les OVNI, l’éducation, les NDE… cette liste n’est pas exhaustive. Il ne savait pas planter un clou ou faire cuire autre chose que des pommes de terre, mais il avait une culture et une ouverture d’esprit fascinantes. C’était un petit homme connecté avec l’Univers tout entier. Oui, comme May, il avait le « Grand Lien ». Et comme Mark, il avait une Paula en lui ; une entité féminine qui s’exprimait dans ses portraits de femmes, vibrant de sincérité.

Les derniers événements m’avaient touillé fort l’âme et le sang, et l’écume des remous avait attiré tous les virus en demi-solde. 

C’est à peu près l’état dans lequel j’étais quand j’ai commencé la lecture de ses trois textes autobiographiques, dont il ne m’avait jamais parlé de son vivant. Et soudain, il était devant moi. Le Michel Jeury de tous les jours, celui qui vivait obsédé par la météo, sans cesse en quête de chaleur (Soleil chaud, soleil chaud…) et qui haïssait par-dessus tout le vent fou et glacial de l’hiver. Celui qui était mon père et dont la mélancolie s’accrochait aux branches nues de la froide saison. Celui qui me manque plus encore que le grand écrivain. 

Mes os réclamaient la tendresse de l’été. J’ai tenté une promenade dans les bois.

Je relis actuellement les quelques cahiers de journal qu’il a laissé et en 1982, déjà, le temps qu’il fait est très présent. Une obsession de paysan. C’était un homme d’origine modeste qui avait gardé une vraie simplicité de vie. Une humilité, aussi. Comme il est difficile d’écouter les vantards après avoir traversé une partie de son existence au côté de cet homme.

Désolé si je ressemble à un paysan à gros sabots égaré sur le plancher des astres. 

Il n’était jamais donneur de leçons. Jamais. Malgré son œuvre, il se sentait chaque jour comme « un petit homme perdu dans le vaste monde. »

C’est vrai qu’il aimait les choses simples… Marcher dans la nature, lire et écrire. Il achetait la plupart de ses livres aux puces, ses vêtements d’occasion et il dépensait son argent de poche pour s’acheter des fruits sur le marché. Je ne crois pas l’avoir vu s’offrir autre chose, si ce n’est du matériel d’écriture. 

Pourtant, c’était un grand angoissé de la vie. Toujours un peu déprimé. Accablé de travail. Mal en point niveau santé. Sa production littéraire étant l’unique source de revenus de la famille, on imagine bien le stress que cela devait susciter… 

Cette expression « je me traîne comme un chien crevé au fil de l’eau », il la citait souvent.

Ses métaphores mettant en scène des animaux étaient très imagées et amusantes, originales et personnelles. Je les adorais.

« Je grimpe comme un cabri primé. » 

« Je m’ennuyais comme un cheval changé en brouette. »

C’était mon papa.

Il faut bien dire que moi, le grand écrivain des années 70, je ne le connaissais pas. J’ai commencé à le lire alors qu’il était déjà dans sa deuxième vie de vache. « C’est dans cette petite prairie, mi-jaune mi-verte, que j’ai réussi à paître depuis quarante ans : deux vies de vache. » 

Ce qui m’a touché d’abord, c’est sa sensibilité et sa poésie, son don pour décrire la beauté de la nature, des enfants et des animaux, mais aussi le parlé savoureux d’une autre époque et ses métaphores uniques.

« J’ai respiré et poussé un soupir à dépolluer l’Amous… » (la petite rivière qui coule en contre-bas de la Bambouseraie).

Quand Le vrai goût de la vie est sorti, j’avais douze ans. J’ai donc commencé à lire son œuvre au début de sa reconversion. Chaque année, à la sortie du nouveau livre je recevais mon exemplaire et j’étais parmi les premières lectrices de l’objet (maman ayant seule le droit inaliénable de lire les épreuves papiers, avant la sortie définitive.)

Pour l’œuvre de science-fiction, papa a jugé longtemps que j’étais trop jeune. J’ai lu Le temps incertain en entrant à l’âge adulte, et c’est la chronolyse qui m’a donné envie d’écrire Squatteur de rêve !.

Pour le reste de son œuvre science-fictive, je ne sais pas à quel âge j’ai pris cette stupide décision de ne m’y intéresser qu’après sa mort… Mes arguments se tenaient, puisque je n’y ai pas dérogés : j’avais estimé, après un savant calcul, que j’aurais sans doute une longue partie d’existence à vivre sans lui et je m’imaginais combler le manque avec tous ces livres inconnus.

Ainsi, à peine papa a-t-il quitté le plancher des vaches, j’ai ouvert L’orbe et la roue pour la première fois.

C’est là que j’ai compris ma bêtise.

Je vous en parlerai peut-être un peu plus loin…

En attendant, revenons à 88. 

« Oh, comme les années ont pris la fuite. Issigeac, les Poyti, les Bucheron, déjà le baiser du temps sur ton front. Tu faisais en pleurant ou en chantant, pour tes parents, la pluie et le beau temps. » 

(extrait d’un poème reçu pour mon anniversaire, cette année-là.)

Je lis ses livres. Je grandis avec eux. Ses histoires, ses personnages, la musique de ses mots, la poésie de ses phrases sont mes frères et sœurs de papiers. 

La nuit est claire et douce. Les étoiles sont piquées comme des clous de tapissier au plafond du ciel.

Maman disait toujours qu’il avait un mal fou à retenir les prénoms des gens réels, ses personnages ayant pris toute la place dans son esprit.

Elle disait aussi que j’étais ultra-émotive et que je tenais ça de lui. On vibrait sur la même corde, c’est vrai. Son inquiétude m’inquiétait. Son angoisse m’angoissait. A l’adolescence, il m’était impossible d’assister à ses conférences (et je le regrettai aussitôt) car je suffoquai à l’idée de le voir mal à l’aise. Si j’ai été une enfant plutôt docile ce n’est jamais par peur des représailles parentales mais par angoisse absolue de provoquer une quelconque inquiétude à mon père.

Papa a vécu 80 ans. Mais l’âge de son corps, n’a jamais été l’âge de sa tête. Son univers intérieur le maintenait éternellement jeune. Il s’intéressait à tout et son ouverture d’esprit était sa jeunesse. Avec le recul, on voit bien dans ces textes autobiographiques que c’est cette jeunesse qu’il a aimé à travers les différentes étapes de sa vie. Ses relations dans le milieu de la SF et leur fraicheur d’esprit et puis ensuite le joyeux tumulte de la Bambouseraie, le parc fourmillant de jeunes employés. Tout au long de sa vie, il a aussi donné de son temps à d’apprentis écrivains venus lui demander son aide. L’envie de lire, d’apprendre toujours, de découvrir et de se tenir informé, de créer, de travailler (pas de retraite pour les écrivains) c’est cela la vraie jeunesse. Et il l’avait.

La maladie a pourtant fini par la lui ôter.

Malgré un traitement et un appareillage très lourd, le cœur ne pompait plus assez… il manquait beaucoup trop d’oxygène pour marcher. Puis pour parler, réfléchir, lire… écrire. J’étais inquiète. Ils étaient loin. 

Comme un signe du destin, la seule petite maison de ma rue avec un jardin se retrouve en vente, à ce moment-là. Maman s’y voit déjà. Papa accepte, pour elle et pour moi.

Jamais au grand jamais il n’aurait voulu finir « ses jours gris et ses nuits blanches » au pays du mistral glacé… Ce dernier déracinement a été plus qu’une épreuve. Villedieu n’est pas fait pour lui, avec ses ruelles pentues et son unique commerce. Il n’y a plus ni marché aux puces, ni pharmacie au coin de sa rue. Il a pourtant consentit à tout quitter pour se rapprocher de moi. Pour profiter des dernières années, ensemble. Et pour que Nicole n’ai pas à subir un déménagement bouleversant après sa mort.

Oui, les dernières années ont été difficiles. Il souffrait beaucoup. Mais elles nous ont permis de nous préparer, doucement, à affronter « son passage ». La vie après la vie, la pérennité de la conscience ont été nos sujets de lectures et de discussions pendant plus d’un an et demi. Maman était agacée de nous entendre parler de la mort tous les jours, mais ce temps-là a été extrêmement importants pour nous deux.

C’est vrai que les kakis ont le goût de la vie. Ça vous laisse un fond de râpe dans la bouche et on a envie d’en mâcher un autre pour pousser ce relent ferrugineux.

Papa a toujours pressenti l’existence d’autres réalités, il m’avait même confié un jour dans le creux de l’oreille que La grâce et le venin était un roman… particulier, qu’on lui aurait un peu soufflé. Une inspiration venue d’ailleurs.

J’ai noté dans ses textes autobiographiques, un passage qui décrit bien cette jolie connexion qu’il a entretenu avec l’Univers tout au long de sa vie. 

«J’ai fini par m’accepter pour ce que je suis, ce qu’était en tout cas à ce moment la meilleure part de moi : une sorte de channel, comme disent les Anglais, un canal par où passe de temps en temps la petite musique du monde. Il m’a fallu des années pour le voir et le comprendre. Un canal ou plutôt un archet qui joue les notes captées dans l’air du temps incertain. Y a-t-il un musicien qui tient le violon ? Allez faire un tour de l’autre côté, vous trouverez peut-être la clé du mystère. Le petit homme ne sait rien. »

Mais voilà… aujourd’hui, il sait.

Alors, bien sûr, comme tous les gens qui s’aiment et qui abordent le sujet, on s’était promis un signe. Quelque chose qui ferait sens pour moi, afin que je sache qu’il va bien   « de l’autre côté »… J’en ai eu deux, teintés de son humour et de « son amour des bêtes », comme il disait.

Les voici, si vous voulez… 

Il faut pour cela revenir à ce jour où j’ai ouvert L’Orbe et la Roue pour la première fois. 

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A peine cinquante pages ont filé entre mes doigts ce soir-là, et déjà je comprends mon erreur… Cet univers qu’il a imaginé est incroyable, fantastique ! J’ai tant de questions à lui poser… Je dois lui dire mon admiration, c’est pas possible… comment ai-je pu me priver de cette discussion de manière volontaire ?

Mes larmes inondent Mark d’Angun. 

Je suis seule chez moi, la nuit est tombée et je pleure papa qui manque à ma vie. Non, je n’écris pas cela pour vous faire partager ma tristesse, mais pour planter le tableau de notre Grand Lien.

Papa adorait l’humour. Un humour particulier, bien à lui. Le titre étrange que j’ai choisi pour ce petit texte est une référence, une private joke, à quelque chose qui le faisait beaucoup rire. Je savais tout de suite quand il allait faire de l’humour, ses yeux pétillaient soudain et son nez se pinçait. J’aimais tellement voir ce petit air coquin briller sur son visage que je souriais avant même la fin de sa bonne phrase.

Mais ce soir, il n’est plus là.

Pourtant, je lui parle quand même. On se l’était promis… « Papa, dit moi si tu vas bien, j’ai besoin de savoir… papa… »

Mes larmes coulent et à ma peine se mêle une infime angoisse. Et s’il ne me répondait pas ? Ce serait pire… Mais c’était trop tard, j’avais demandé, je n’allais pas me dégonfler. Je voulais qu’il me réponde par livre interposé :

On demande, de manière profonde et sincère et puis on ouvre un livre au hasard.

Chez nous, les livres ont toujours fait le Lien… Et papa aimait beaucoup se servir de cette technique qu’il appelait les « library angels » pour trouver ce qu’il cherchait. Des anecdotes sur ce sujet, j’en ai quelques unes… cela m’apparu donc comme la meilleure façon de communiquer.

Pourtant, dix minutes passent sans que j’arrive à trouver le courage d’ouvrir le livre.

Dix minutes de larmes.

Enfin, je me lance. Deux pages ouvertes devant moi… je regarde à droite puis à gauche et mon regard se pose sur cette phrase : Faut-il que j’enlève ma culotte pour te convaincre ? p 224.

J’ai vu ses yeux rieurs, son petit nez pincé. Et j’ai éclaté de rire.

Son humour !

Le lien qui nous unissait était encore là… Par-delà la sphère de Govan.

Des signes, me direz-vous, quand on a perdu quelqu’un de cher, on en voit partout. Pourtant, certains font sens quand on connaissait bien la personnalité du disparu. Voilà ce qu’il s’est passé dans ma maison, la semaine qui a suivi son départ. Un magnifique petit oiseau dodu, un rougequeue noir, est venu s’installer sur un gros clou saillant d’une poutre de ma loggia, devant la fenêtre de ma chambre. Cela ne semblait guère confortable, pourtant il y a dormi pendant 15 jours. Nous pouvions nous approcher de lui sans l’effrayer. Depuis 5 ans que nous habitons ici aucun oiseau, jamais, n’était venu là.

J’ai une maison de 4 étages. L’oiseau s’est installée tout en haut, sous les étoiles…

Au même moment, un chat errant essayait d’élire domicile dans notre salon, à chaque fois que l’on ouvrait la porte d’entrée. Après avoir fait le tour des habitants du village, sans succès, nous l’avons amené chez le vétérinaire qui ne lui a trouvé aucun badge. Nous avons donc décidé de l’adopter vraiment. C’est un chat d’une infinie douceur, mi-siamois, mi-angora, et d’une grande beauté. Un chat venu du futur… (C’est le titre du roman que l’on a écrit ensemble…)

Au bout de quelques semaines, le chat avait fait sien l’un des cousins d’ornement du banc de la salle à manger.

Une coïncidence, parmi d’autres. Personne jamais ne s’assoit à cet endroit, on y pose des vestes et des sacs, rien de plus. 

Personne, sauf papa. Quand il arrivait, avec sa canne, pour discuter un peu, il se posait toujours là. Et sans cesse on lui disait de venir jusqu’au canapé bien plus confortable ! Mais non, il aimait ce banc rustique.

Un oiseau sous les étoiles. Un chat, au rez-de-chaussée. Le Ciel et la Terre. Les deux personnalités de mon papa.

Alors, même si le petit message que vient de trouver maman dans un tiroir sous quelques enveloppes me bouleverse tout à fait, je sais aujourd’hui que ce n’est pas vraiment un adieu. Et que longtemps encore, les choses autour de moi, vont résonner de son amour et de sa lumière. 

Les cygnes se créent dans le ciel

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