La jeune fille, son père et le temps

Il y a sept ans Richard Comballot (auteur et anthologiste de science-fiction) m’appelle pour me faire part d’un projet prévu par la revue Galaxies : un dossier sur le 50 ans de carrière de mon père, Michel Jeury. Il veut que je participe, que j’écrire quelque chose de personnel sur l’homme qui se cache derrière l’écrivain. Enthousiasmée par ce challenge, je leur propose le texte suivant qui sera publié dans le N°9, celui de l’été 2010.

Aujourd’hui, j’ai envie que cet hommage figure sur mon blog, dans son intégralité, même si j’ai déjà utilisé quelques paragraphes pour alimenter l’article intitulé « ma vision du monde » 

 

La jeune fille, son père et le temps.

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Je m’appelle Danièle, comme Daniel Diersant, mais tout le monde m’appelle Dany. Je suis le fruit de l’amour d’une mère sauvée par les anges et d’un père écrivain de science-fiction. Toi, papa. Dans mon petit univers intérieur, constellé de rêves, de musique et de papillons, les anges et la science-fiction ont une place de choix. Ils font partie de mon patrimoine génétique.

Te souviens-tu, papa, de cette anecdote enfantine, à l’époque où l’on habitait au château de Florensac, en Dordogne ? Je devais avoir 5 ou 6 ans et j’aimais passer du temps à te regarder travailler. Tu avais installé ta grosse machine à écrire à un bout de la longue table de la salle à manger et j’avais comme consigne de ne te déranger sous aucun prétexte. Les murs étaient recouverts de posters, plus étranges les uns que les autres, et les bibliothèques pleines de livres de science-fiction. Je m’asseyais et je regardais, sans bouger. Le bruit de la machine à écrire emplissait mes oreilles. Les images un peu effrayantes me fascinaient. Et souvent, à force de scruter le mur sans relâche, il me venait cette sensation étrange et pénétrante que tout cela n’était pas la réalité… Ce que je voyais était d’une netteté absolue, mais s’apparentait à une image. Virtuelle. Cinématographique. Je ne savais la décrire, mais cette sensation revenait souvent durant mes périodes d’observation immobile.

A force de faire cette expérience, j’avais fini par en parler à maman (je n’avais pas encore compris que c’était plutôt avec toi que je devais m’entretenir de ces sujets-là !)

Suite à cette inquiétante révélation, je me suis donc retrouvée devant un homéopathe incrédule à qui Nicole a tenté d’expliquer que sa fille avait des « pertes de réalité ». Je ne sais pas trop quelles petites pilules roses le gentil docteur m’a prescrites pour m’éviter la lyse du monde réel, mais maman était vraiment inquiète, et moi, je dois l’avouer, assez vexée…

Toi, bien sûr, quand on t’a rapporté cette histoire, tu as juste souri et dit : « tout va bien, Nicole, c’est juste ma fille. »

Oui, c’est vrai, les chiens ne font pas des chats… mais il faut dire aussi que tu t’y étais pris de bonne heure pour m’inculquer les « fondamentaux ». Tu m’as toi-même raconté qu’à cet âge où les bébés jouent dans leur parc en bois avec des peluches et autres hochets, tu m’avais donné de bien curieux joujoux : des livres. Mais des vrais, attention ! Pas de ceux en plastique que l’enfant peut mâchonner, non… des livres de science-fiction. Pour adultes. Des vrais, chouettes livres, auxquels tu tenais pour de bon.

« Il faut l’habituer » avais-tu dis à ma mère, plus sceptique. Tout en espérant malgré tout que je n’en ferais pas de la charpie… Quelle fierté, donc, d’apprendre que je n’en avais abîmé qu’un seul. Un Grenier… pardon Christian ! Mais comme je ne crois pas du tout aux occurrences aléatoires d’un monde chaotique, je me demande encore si cette première « dévoration » livresque a déterminé mon goût futur pour les ouvrages de Christian Grenier ou si mon admiration future s’est simplement matérialisée un peu plus tôt que prévu ?

Le temps passe. Je grandis. Tu écris toujours sur le Temps… Nous habitons Issigeac, et dans ton bureau j’ai désormais moi aussi une petite machine à écrire, juste en face de la tienne. Tu travailles. Je t’imite. A cet âge-là, « je règle mon pas sur le pas de mon père » au point de te suivre dans tes montées et descentes inlassables de notre grand escalier de bois. Tu as toujours eu besoin de marcher pour réfléchir, et quand le temps ne permettait pas une promenade à l’extérieur, tu arpentais donc l’escalier de la maison, une heure durant… ta fille sur les talons.

J’ai neuf ans. Nous quittons le Périgord pour les Cévennes. Adieu Blondes d’Aquitaine et prés verdoyants, nous voici parachutés au cœur de la Bambouseraie, près d’Anduze. Ce changement de paysage s’accompagne pour toi d’un changement de cap littéraire : exilé, tu vas t’éloigner de la science-fiction pour écrire Le vrai goût de la vie. C’est aussi l’époque de la révolution Macintosh. Notre premier Mac ! Celui-ci n’a pas encore de disque dur… mais une disquette système. Et pourtant, de tous les Macs que tu as eus (et que tu as encore) ce sont eux, le Macintosh Plus, puis le Mac Classic, que tu as préférés : avec leur tout petit écran noir et blanc, et leur simplicité légendaire.

Durant ces années Bambouseraie, outre le mac, nous partagions quelques balades, diurnes et nocturnes. La journée, on se promenait le long des sentiers qui serpentaient dans la garrigue, à flanc de collines. Là, tu aimais par-dessus tout défier le Grand Univers (et amuser ta fille) en jetant plus d’un caillou dans les tumulus, ces tas de pierres qui balisaient souvent la croisée des chemins. Alors, tu me disais : « On va mettre deux cailloux, comme ça les gens croiront qu’on est venus deux fois. »

A la tombée de la nuit, souvent, nous ressortions tous les deux pour regarder les étoiles. Tu m’avais offert une carte du ciel phosphorescente. En hiver, Orion est ta constellation préférée. J’aime le W de Cassiopée, qui a fini par s’inscrire sur mon corps grâce à la magie de 5 grains de beauté…

Nous partagions déjà, à cette époque, quelques unes de nos lectures, mais il faudra attendre que je quitte le nid familial pour qu’on commence à écrire ensemble. Chacun chez soi. Internet reliant nos deux macs. Une chouette expérience…

Après mes études à Montpellier, je m’installe à Nyons, tandis que toi et maman, vous quittez la « Bambu » et ses nombreux visiteurs estivants pour la petite maison d’Anduze, rien qu’à vous. Nous retrouvons le plaisir de marcher ensemble : plus de tumulus dans ce coin-là, mais le Lacan à gravir, le « bois du camion » pour les champignons, la balade des dolmens et surtout le belvédère recouvert de thyms en fleurs, au mois de mai, d’où l’on voit le bleu des Cévennes se mêler au bleu du ciel.

Nyons n’est pas bien loin : je reviens souvent, le week-end, avec quelques bouteilles de côtes-du-rhône : Vinsobres, Vacqueyras, Châteauneuf-du-pape, Cairanne, Uchaux… Nous nous découvrons un goût semblable pour ces vins fruités mais puissants.

C’est aussi l’époque de nos premières discussions sur l’espace-temps…

Avoir un père auteur de science-fiction et passionné par la structure de l’univers, ça permet bien souvent de voir la vie autrement : on peut, par exemple, se persuader sans problème que l’on vit dans un « Univers Ombre », projection de « l’Univers Source » (puits de savoir infini où le temps et l’espace n’existent pas et où tout est contenu : le passé, le présent, le futur… le savoir de l’humanité… notre destinée…) Dès lors, nous adorons traquer les « coïncidences significatives » qui se glissent dans notre quotidien, comme pour étayer notre théorie fétiche.

La plus forte « pénétration des barrières de potentiels » (j’adore cette expression) restera, je pense, la concomitance absolue entre le coup de fil t’apprenant le suicide de ton filleul et le coup de sonnette du facteur qui t’apportait un livre envoyé par les éditions Robert Laffont intitulé La tentation du néant (essai de Jamison Redfield pour comprendre de l’intérieur la souffrance mentale du suicidaire).

Il y en eut de plus gaies… Celle que l’on préfère, tous les deux, concerne la venue de mon premier petit garçon : Swann.

Comme un faire-part de naissance, le magasine Bifrost n°39, sorti peu de temps après la naissance de mon fils, publiait trois nouvelles, en ce mois de Juillet 2005 ; trois nouvelles dans lesquelles on retrouvait un peu de lui :

La première, « La source rouge » avait été écrite par toi, son grand-père .

La seconde, de Luc Dutour s’appelle « du côté de chez swönn ».

Et la dernière des trois, « vie lente », était de Michael Swanwick. Michael, c’est aussi le prénom du papa de Swann…

Nous avons donc vu dans ce sommaire un petit signe de bienvenue au jeune héritier, de la part du Grand Univers… et du petit monde de la science-fiction.

Des clins d’œil du destin, tu vas me dire, j’en vois un peu partout, maintenant. Mais toi, que penses-tu de ce petit lien avec Barjavel, qui nous a surpris à deux reprises ?

Je me rappelle de ce grand livre de lui, qui ornait la cheminée condamnée de ton bureau, dans les années 80. Un livre avec une pâquerette sur la couverture : je viens de retrouver son titre sur internet, Les fleurs, l’amour, la vie… 

Vingt-cinq ans plus tard, je m’installai à Nyons, patrie de Barjavel, et décidai de créer un salon de thé au cœur de la vieille ville. Après de longues hésitations, je choisis de l’appeler « Une rose au Paradis » et aussitôt je te téléphonai pour recueillir ton avis.

— Tiens, c’est amusant ! m’avais-tu répondu, figure-toi que Barjavel et moi avons entretenu une correspondance, à l’époque, et qu’un de mes articles dans Sud-Ouest a servi de 4ème de couverture à la première édition du roman une rose au paradis .

Je ne le savais pas en cherchant le nom de ma boutique, mais cela m’a confortée dans mon choix : il fallait que cet endroit s’appelle ainsi.

Quelques années plus tard, en 2008, Ugo Bellagamba te contacte pour t’annoncer qu’il t’a choisi comme invité d’honneur de la convention qu’il organise cette année-là. Tu commences par refuser, les voyages n’étant pas vraiment ton fort, jusqu’à ce qu’il t’apprenne que la 35ème convention de SF se déroulera… sur les terres de Barjavel, à Nyons. Ugo, bien sûr, ne savait pas que j’habitais là, mais fut ravi d’apprendre que, du coup, tu acceptais de venir. J’ai donc eu l’honneur d’accueillir ta conférence sur la terrasse de ma « Rose au paradis » … et la boucle fut bouclée.

A faire la liste non exhaustive des petites choses de la vie que nous partageons avec plaisir, il me faut parler de la sortie dominicale au « marché de puces » (comme dit Swann). Sac au dos, tu arpentes les allées, à la recherche des bouquinistes avec qui tu pourras échanger des livres.

Dernièrement, nous y avons été ensemble, il faisait beau et nous traînions chacun de notre côté devant un stand différent. Soudain, je dénichai la perle rare : Un recueil des nouvelles de Claude Cheinisse et Christine Renard, A la croisée des parallèles, publié par Elisabeth Gille, après la mort de Christine… Sachant que Christine avait été une de tes très bonnes amies et que nous n’avions pas (plus ?) cet ouvrage, je décidai de te l’acheter.

Avec mon sourire le plus engageant, je tendis au vendeur ma pièce de deux euros. Après m’avoir regardée de pied en cap, il m’opposa une moue sceptique et sans bouger me demanda :

— Vous connaissez ? Vous allez le lire ?

— Euh… oui, certainement…

— Les nouvelles de ce recueil sont excellentes.

— Oui…

Nouvelle tentative d’approche de ma pièce de deux euros.

— C’est que… Je viens juste de le rentrer, ce bouquin.

— Alors, j’ai de la chance, dis-je, tout en pensant le contraire, étant donné qu’il n’avait pas l’air décidé à me le vendre.

— Pour tout vous dire, je comptais le garder pour Michel Jeury… il vient souvent ici.

— Ah bon ! dis-je, soulagée. Ça tombe bien, alors, puisque c’est mon père !

Un instant, j’ai lu dans son regard qu’il me croyait prête à tous les mensonges pour obtenir ce livre, mais tu as bien choisi ton moment pour me rejoindre, ce qui a dissipé le malentendu.

Tout le monde était content : le vendeur le vendait bien à Michel Jeury, moi je l’offrais à mon papa et toi, tu avais l’air heureux de pouvoir enfin relire des textes de tes amis, partis depuis si longtemps…

Arrivés à la maison, nous avons découvert que Claude parlait beaucoup de toi dans sa préface dédiée à Christine, intitulée « Comment les parallèles se croisèrent ». Il fallait donc bien que tu aies ce livre… et deux précautions valant mieux qu’une, nous étions, le vendeur de livres et moi, tous deux missionnés pour cette tâche.

Eh bien voilà… alors que je voulais parler de toi, j’ai finalement beaucoup parlé de moi, mais aussi, j’espère, de ce qu’on partage, de ce qui nous unit, par-delà l’Espace et le Temps, par-delà les liens du sang… dans l’infini et au-delà.

Cette année 2010, comme l’année 1987 en son temps, marque une nouvelle transition dans notre histoire : déménagements à la chaîne, vente de nos deux maisons, achat de deux nouvelles, le tout accompagné par la publication de May le monde, ton retour tant attendu dans le petit monde de la science-fiction…

Mais oui, papa ! C’était écrit dans ton thème astral : ton chemin de vie est lié au nombre 5 qui marque les destins éloignés des sentiers battus et sujets aux changements de cap. Je m’amuse comme une petite folle, là…

Pour finir et redevenir sérieuse un instant, je voudrais citer à mon tour une phrase que tu m’as écrite, dans un poème magnifique, reçu en cadeau le jour de mes 13 ans, qui finissait comme ceci : « maman et moi t’aimons à ce jour / très fort comme nous t’aimerons, toujours ».

Ta fille, Dany.

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